«Les pierres, ici, sont parfois objet de contemplation, presque support d’exercice spirituel. Je ne les regarde ni dans leur dimensions, ni dans leurs qualités. Je ne m’attache qu’à leur apparence, qui est d’elles à peu près tout ce que je sais, et tout ce que j’en perçois. Comme les anciens Chinois je suis porté à considérer chaque pierre comme un monde. Comme Pascal, je présume que, de l’atome à la nébuleuse, les modèles des deux infinis coïncident, et comme Paracelse, j’imagine volontiers qu’il existe des sortes de signatures des choses : des patrons à la fois divers et constants. Sous des aspects qui d’abord surprennent par leur variété, si l’univers est dénombrable, il faut bien qu’ils se répètent.  

 

Sans y penser je néglige la question d’échelle, dans la certitude qu’à chaque niveau, les problèmes, les proportions, les architectures demeurent analogues.» 

 

Pierres réfléchies, Roger Caillois, p10

" Ressentir les forces alentours et se réinventer

 

En 1962, avec Experiment in the environment, Anna Halprin pense le corps humain à l’image du corps terrestre. Couchées sur la roche, les danseuses s’animent. Dans le ressenti, elles cherchent à percevoir l’énergie et les puissances de la terre pour les incorporer et les traduire en danse. Libre de ses mouvements, chacun doit trouver des correspondances entre son corps et les éléments cosmiques. 

 

Pareils aux romantiques accordant à l’homme une «individualité cosmique», corrélative de «l’individualité organique du monde», ces artistes s’imprègnent de l’univers dans lequel ils évoluent. Rêvant d’instaurer un rapport de sympathie avec le milieu naturel, leurs expériences chorégraphiques réaffirment les liens charnels entre un art corporel et des espaces à explorer. S’abîmant dans l’environnement, ils se pensent comme partie d’une totalité signifiante. Mus par un ensemble de représentations mentales, leurs corps engagés dans la nature deviennent une fiction du monde; à l’écoute d’eux-mêmes et de l’écosystème, ils s’animent, se réinventent, et se renouvellent au gré de l’imagination et du ressenti. 

Cependant, comme l’indique Michel Serres, si hier l’Homme appréhendait le langage de la nature à partir de versions religieuses, philosophiques ou animistes,  il faut désormais évoquer cette proximité, en therme de force , de liens, d’interactions.» 

 

Femmes, attitudes performatives, aux lisières de la performance et de la danse, 2014

« Je suppose, dans l’infinité des mondes, un monde où s’est produit un premier miracle, la vie; sur ce monde, parmi les nombreuses éspèces qui répètent à chaque génération une destinée immuable, une race industrieuse, avide de modifier son avenir. Je feins qu’elle y soit parvenue, qu’elle dispose de machines, d’énergies domestiquées, d’écoles, de bibliothèques, de laboratoires, d’usines. J’imagine en outre, que ses savants ont patiemment étudié l’habitat commun, qu’ils ont catalogué les métaux et les roches, inventorié les moindres accidents de terrain et, parmi les curiosités du relief, distingué, défini, expliqué les demoiselles coiffées, les cheminées et maintes formes étranges qu’il arrive aux caprices de l’érosion de sculpter dans un sol meuble. Je suppose enfin que ces êtres, qui ont oublié depuis longtemps leurs débuts, se prennent un jour, au cours de leur longue histoire, à s’interroger sur d’autres pierres, isolées ou rangées tantôt en cercle tantôt en interminables files, et qu’ils découvrent n’avoir pas toujours été ni debout ni alignées.

 

Je me demande quelle leçon ils devront en tirer. Ces pierres sont énormes et pesantes. Qui plus est, elles sont inégalement réparties, mais largement répandues à la surface du globe. Ainsi, point de hasard ni de fantaisie, mais l’irresistible d’une nécessité assez banale et puissante pour s’être imposée en chaque circonstance tant soit peu propice. 

(...) Sans messages ni millésimes, absolument muets, ils ne sont que pierres communes; il est vrai arrachées de leur gîte, transportées, érigées. 

Ce furent là opérations complexes, où il n’entra pas moins de réflexion que de force. (...) 

Nulle entreprise plus extravagante que de mettre debout les pierres les plus longues et les plus lourdes. Rarement tant d’ingéniosité, tant d’énergie furent gaspillées pour un bénéfice, de toute évidence, aussi métaphotique et déraisonnable..

(...)

Les dieux, les forces surnaturelles, les chefs disparus à qui durent être dédiées ces stèles nues qui dédaignaient d’en perpétuer les noms ou les simulacres, sont en effet effacés du souvenir même, comme sont aujourd’hui presque inconcevable les croyances qui conseillèrent d’édifier des monuments aussi taciturnes. L’intermédiaire théologique rendu à son néant, les voici, de leur côté, restitués à leur véritable essence d’hommage au zèle dérisoire et à l’exploit inutile.»

 

Intervention de l’homme, Pierres contre nature in Pierres, Roger Caillois,1966.

La  création du monde

 

Car il disait comment, aux profondeurs du Vide, L’eau, la terre et le souffle, et la flamme liquide, Germes premiers unis en concours créateur,

Ont du mol univers condensé la rondeur ;

Comment, libre des mers en leurs plages encloses, Le limon affermi prit les formes des choses ;

La stupeur des mortels devant l’astre des jours ;

Par la chute des eaux les nuages moins lourds ;

Les bois perçant la terre, et l’homme rare encore, S’aventurant sans route aux cimes qu’il ignore.

Bucoliques, Virgile, -37 avant J.C

Carnac

« Pour comprendre ces architectures monumentales, il faut bien voir leur fonction mémorielle. On élevait ces pierres pour se souvenir, et elles restaient dans la mémoire inconsciente durant des siècles. Elles étaient encore là 50 générations plus tard, simplement, les générations postérieures leur donnaient sans doute une autre signification . On ne ne peut que spéculer surla représentation du monde, et le systèmes de pensée des hommes du néolithique. (...)

 

Les hommes du néolithique, ont construit des tombes pour l’éternité.» 

 

Les énigmes de l'âge de pierre, documentaire Arte 2017

« Ayant poussé plus loin, on arrive au système de classement approprié aux ordinateurs, et c’est ainsi que j’ai été amené à comprendre que les alignements de Carnac, constituaient une forme d’ordinateur. Pour prévoir d’abord le mouvement des astres, le fixer et le suivre, et en tirer parti. 

 

C’est en étudiant l’architecture que j’avais compris que l’architecture était l’ancienne écriture des peuples. Et par la suite je compris qu’elle sortait de Carnac. Car les modèles que j’y aie découvert se retrouvent à la grande pyramide d’Egypte, au temple de Salomon, à Autun, et à Chartres.»

 

Henry Guettard, architecte, druide, Carnac, ordinateur de la Terre, entretiens vidéo,

1973

Raisonnance de Schummann - Terre - 7,83 Hertz
00:00 / 00:00

« Dans son expression réfléchie, l’esthétique restera telle aussi qu’est le monde où elle est sortie, avec la primauté de la vision et de l’audition dont l’évolution zoologique a fait nos sens de référence spatiale. 

 

Il suffit d’imaginer ce qu’elle eut été si le toucher, la perception subtile des vibrations, ou l’olfaction avait été nos sens directeur pour concevoir la possibilité qu’il y aurait eut de « syntactie » ou « d’olfacties », tableaux d’odeurs ou symphonies de contacts, pour entrevoir des architectures de vibrations équilibrées , des poèmes de salures ou d’acidité, toute formes esthétiques qui, sans nous être inaccessibles, n’ont trouvé dans nos arts qu’une place modeste. »

 

 

Le geste et la parole, II, La mémoire et les rythme,  Leroi Gourant,1967, p 97

Manifeste pour un retour à la Terre 

Préambule 

 

«L’être humain est lié a la terre depuis les origines, il en est le fruit indissociable comme toutes les éspèces qui constituent la trame du vivant.

 

Nous sommes véritablement pétris de cette terre qui nous porte comme l’on proclamé les sages de toute les traditions depuis l’antiquité :

 

«La santé de l’Homme est le reflet de la santé de la Terre» Héraclite d’Ephèse, 450 av JC

«Qui change le sol, change le sang» André Voisin, Académie des sciences,1953

 

La notion de «Terre Nourricière» est omniprésente dans toutes les mythologies et les mots «humain» et «humus» ont la même racine fondatrice. 

 

(...)

C’est le principe que suggère la notion «d’intelligence verte» qui permet à tous les êtres de vivre de l’énergie solaire, materialisée par la photosynthèse.

 

Car enfin, pour paraphraser Emile Flammarion, «Qu’est-ce d’autre que le pain et le vin sinon de l’énergie solaire cristallisée»

 

Soleil, eau, sol, air, plantes, micro-organismes composent ce moteur universel que l’Agri-Culture a pour vocation et mission de gérer au mieux pour l’équilibre et la pérennité des écosystèmes. 

 

Or la planète a perdue en trente ans un tiers de ces terres arables. 

 

Un hectare passe au désert, toutes les quatres secondes ( Sources ONU ).»

«La plante est un être dont le corps anatomique est constamment en construction : son corps est non pas entretenu, mais, littéralement, perpétuellement bâti car jamais achevé, jamais définitivement constitué. Le corps végétal n’est ni une donnée ni un schéma. L’on pourrait dire, pour paraphraser Boris Groys, que la vie des plantes est un acte constant et incessant d’auto-design. A proprement parler, elles ne connaissent pas de «formes de vie», car la vie est pour elle toujours façonnage de soi et de la matière. L’être est de- sign : non pas forme, mais production de formes. Pour la même raison, l’experience végétale n’est pas une existence végétale n’est pas une existence proprement organique, mais meta-organique : une plante n’est jamais entièrement contenue dans ses organes, elle est une machine à construire des organes appropriés à des fonctions spécifiques : elle n’est pas un corps donné, mais un acte de bricolage somatique.»

Emmanuel Coccia, A propos de La vie des plantes, in Art press, Février 2017

Mes objets doivent être compris comme des incitations à transposer l’idée du plastique. Ils veulent amener à réfléchir sur ce que peut être la plastique et comment la notion de plastique peut être étendue aux substances invisibles et utilisée par chacun : 

 

Formes de pensées - Comment nous formons nos pensées

Forme de parole - Comment nous formons nos pensées en mots 

Plastique sociale - Comment nous formons et façonnons le monde dans lequel nous vivons : la sculpture est un processus évolutionnaire, chaque être humain est un artiste. 

C’est pourquoi ce que je mets en forme par la plastique n’est pas arrêté ni achevé. Les processus se poursuivent : réactions chimiques, processus de fermentation, transformation de couleur, décomposition, dessèchement. Tout se transforme. 

 

Qu’est-ce que l’art ? Joseph Beuys, Page de garde

J’entreprends de chanter les métamorphoses qui ont revêtu les corps de formes nouvelles. Dieux, qui les avez transformés, favorisez mon dessein et conduisez mes chants d’âge en âge, depuis l’origine du monde jusqu’à nos jours.

Avant la création de la mer, de la terre et du ciel, voûte de l’univers, la nature entière ne présentait qu’un aspect uniforme ; on a donné le nom de chaos à cette masse informe et grossière, bloc inerte et sans vie, assemblage confus d’éléments discordants et mal unis entre eux. Le soleil ne prêtait point encore sa lumière au monde ; la lune renaissante ne faisait pas briller son croissant : la terre, que l’air environne, n’était point suspendue et balancée sur son propre poids ; et la mer n’avait point encore étendu autour d’elle ses bras immenses ; l’air, la mer et la terre étaient confondus ensemble : ainsi la terre n’avait pas de solidité, l’eau n’était point navigable, l’air manquait de lumière ; rien n’avait encore reçu sa forme distincte et propre. Ennemis les uns des autres, tous ces éléments rassemblés en désordre, le froid et le chaud, le sec et l’humide, les corps mous et les corps durs, les corps pesants et les corps légers, se livraient une éternelle guerre.

Un dieu, si ce n’est la bienfaisante Nature elle-même, mit fin à cette lutte, en séparant la terre du ciel, l’eau de la terre, et l’air le plus pur de l’air le plus grossier. Quand il eut débrouillé ce chaos, et séparé les éléments en marquant à chacun d’eux la place qu’il devait occuper, il établit entre eux les lois d’une immuable harmonie. Le feu brille, et, porté par sa légèreté vers la voûte des cieux, occupe la plus haute région : l’air, le plus léger après le feu, se place auprès de lui : précipitée au-dessous, par sa propre masse, la terre entraîne avec elle les plus lourds éléments, et s’affaisse par son poids ; l’eau enfin se répandant autour d’elle, se réfugie au fond de ses entrailles et entoure sa solide surface.

Les métamorphoses, Ovide, Premier Siècle ap JC

CORRESPONDANCES

La Nature est un temple où de vivant piliers 

Laissent parfois sortir de confuses paroles; 

L'homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l'observent avec des regards familiers. 

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité, 

Vaste comme la nuit et comme la clarté, 

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. 

Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants, 

Doux comme les hautbois, vert comme les prairies

- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants. 

Ayant l'expansion des choses infinies, 

Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens, 

Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.

Les fleurs du mal, Baudelaire, 1857

« Les forces dans l’homme entrent en rapport avec des forces du dehors, celles du silicium qui prend sa revanche sur le carbone, celles des composants génétiques qui prennent leur revanche sur l’organisme, celles des grammaticaux qui prennent leur revanche sur le signifiant. A tous ces égards, il faudrait étudier les opérations de surplis, dont la « double hélice » est le cas le plus connu. Qu’est-ce que le surhomme? C’est le composé formel des forces dans l’homme avec ces nouvelles forces. C’est la forme qui découle d’un nouveau rapport de forces. L’homme tend à libérer en lui la vie, le travail et le langage. Le surhomme, c’est, suivant la formule de Rimbaud, l’homme chargé des animaux même (un code qui peut capturer des fragments d’autres codes, comme dans les nouveaux schémas d’évolution latérale ou rétrograde). C’est l’homme chargé des roches elles-mêmes, ou de l’inorganique (là où règne le silicium). C’est l’homme chargé de l’être du langage (de « cette région informe, muette, insignifiante, où le langage peut se libérer » même de ce qu’il a à dire). Comme dirait Foucault, le surhomme est beaucoup moins que la disparition des hommes existants, et beaucoup plus que le changement d’un concept : c’est l’avènement d’une nouvelle forme, ni Dieu ni l’homme, dont on peut espérer qu’elle ne sera pas pire que les deux précédentes. »


Foucault, Gilles Deleuze, éditions de Minuit, 2004, pp.140-141

Hélas, parler de "crise" serait encore une façon de se rassurer en se disant "qu'elle va passer"; que la crise "sera bientôt derrière nous". Si seulement ce n'était qu'une crise ! D'après les spécialistes il faudrait plutôt parler de "mutation" : nous étions habitués à un monde; nous passons, nous mutons dans un autre. Quand à l'adjectif écologique on l'emploie trop souvent, lui aussi, pour se rassurer, pour se mettre à distance des troubles dont on nous menace : " Ah si vous parlez des questions écologiques, alors c'est que ça ne nous concerne pas !" Comme on le faisait encore au Siècle dernier en parlant d'"environnement", en désignant par là les êtres de la nature considéré de loin à l'abri d'une baie vitrée. 

(...)

Faute d'espérer se soigner pour de bon, on pourrait jouer du moins sur l'opposition des maux. Après tout c'est une forme de soin : "bien vivre avec ses maux", ou tout simplement "bien vivre". Si l'écologie rend fou, c'est qu'elle est en effet une altération de l'altération des rapports au monde. En ce sens elle est à la fois une nouvelle folie et une nouvelle façon de lutter contre les folies précédentes ! Il n'y a pas d'autre solution pour se soigner sans espérer guérir : il faut aller au fond de la situation dans laquelle nous nous trouvons tous, quelles que soient les nuances que prennent nos angoisses." 

Face à Gaïa, Bruno Latour, 2015

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